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Libération 8 mars2016

Libération 8 mars2016

Pour l'ancienne porte-parole LR Lydia Guirous, il faut stopper ce réflexe pavlovien qui consiste à vouloir rayer d’un trait de crayon le statut de la fonction publique pour remédier aux problèmes économiques de la France.

Le bouc émissaire est une figure bien connue des lâches, des aigris et des sans-idées. On a toujours recours à lui pour pallier ses insuffisances, ses peurs et ses angoisses. En matière de politique économique, la fonction publique joue en permanence ce rôle, que cela soit dans le discours de la droite ultralibérale ou de la gauche dite sociale-démocrate. Il faut «casser la fonction publique» car c’est le remède absolu à la résolution du problème de la dette, du déficit et de la croissance en berne ! Quelle misère intellectuelle ou vide idéologique peut-il conduire à une affirmation aussi péremptoire que fausse ? Il faut sans doute remonter à la psycho-sociologie française qui trouve sa source dans la lutte des classes et l’abolition des privilèges.

Une caste de nantis

En effet, pour de nombreux Français, les fonctionnaires sont une caste de nantis, qui bénéficient d’avantages mirobolants que cela soit en termes de retraite, de vacances ou de temps de travail. Les libéraux s’engouffrent naturellement sur ce ressenti et surfent sur ces inégalités virtuelles à gauche comme Emmanuel Macron, comme à droite. Pourtant il faudrait leur dire que le Procureur de Paris gagne moins qu’un commercial expérimenté d’une grande entreprise, qu’un gardien de la BAC finit sa carrière avec 1800 euros sans compter ses heures, qu’un professeur agrégé émarge péniblement sur la fin de sa carrière à 3000 euros… Le syndrome revanchard français, héritier de la lutte des classes et d’une volonté permanente de prolonger la nuit du 4 août, trouve rapidement ses limites face à la réalité matérielle et financière des fonctionnaires. Non, ils ne sont pas des nantis, ils sont plutôt les oubliés de la vie économique puisque voici des années que le point d’indice est gelé et déconnecté de l’inflation, contrairement aux salaires du privé. Voici aussi des années que leurs primes, qui constituent souvent la moitié de leur traitement, sont écartées du calcul de leur retraite… Est-ce vraiment cela être nanti ?

Par ailleurs, il faut stopper ce réflexe pavlovien qui consiste systématiquement à vouloir rayer d’un trait de crayon le statut de la fonction publique pour remédier aux problèmes économiques de la France. Comme si le statut de la fonction publique faisait courir un grand danger à notre pays et qu’il le maintenait loin du progrès, de la modernité et de la performance. Tout cela est absolument faux. Le statut de la fonction publique est sans doute le dernier rempart républicain dans notre société qui chaque jour cède aux minorités, aux pressions des corps intermédiaires, aux lobbys et même dans certains secteurs à une forme de népotisme comme en politique par exemple. Le spoil system à l’américaine ne peut pas être un exemple. Le statut de la fonction publique et le concours administratif sont les derniers vestiges où peut s’exprimer le mérite républicain, le dernier espace où l’ascenseur social est encore une réalité. Casser le statut de la fonction publique et notamment son accès par concours, c’est mettre fin à la possibilité pour les enfants issus d’un milieu populaire d’accéder par leur mérite, leur travail et leurs résultats scolaires à des postes à responsabilité. Sans statut, sans concours, ce sera inévitablement le retour des passe-droits et d’une société de «fils de»… Quelle misère pour le pays de la liberté et de l’égalité.

Enfin, il ne faudrait pas oublier que la fonction publique emploie plus de 5 millions de personnes qui consomment, qui investissent et qui créent de la valeur ajoutée comme les autres acteurs de la vie économique. Quel est l’objectif ? Transformer la sécurité de l’emploi de quelques-uns en insécurité pour tout le monde ? Baisser la qualité des soins dans les hôpitaux, la sécurité dans les rues, l’instruction chez les jeunes ? Non tout cela n’a pas de sens, la fonction publique ne peut par être en permanence l’alpha et l’oméga des politiques économiques de nos décideurs politiques. Elle ne peut pas constamment masquer leurs carences, leurs lâchetés, leur manque d’innovation et d’audace. Cela ne veut pas dire que la fonction publique doit rester un sanctuaire, imperméable et exempt de toutes critiques et de toutes possibilités de réforme.

Moderniser ce bel instrument républicain

Bien sûr que l’on peut moderniser la fonction publique mais certainement pas en supprimant son statut et en basculant tous les fonctionnaires en CDD ! Ce qu’il faut c’est avant tout libérer les énergies et les talents, et ils sont nombreux si l’on en juge par le niveau universitaire extrêmement élevé des fonctionnaires et des concours d’accès. Il faut pouvoir piloter en fonction des besoins et de la conjoncture, la masse salariale des trois fonctions publiques simultanément. Autrement dit, il faut favoriser la mobilité inter-fonction publique de manière concrète et non que celle-ci soit réduite à quelques lignes d’un décret d’application… non appliqué. Il faut aussi mettre l’expérience professionnelle en avant, notamment dans les quartiers difficiles en matière d’éducation. Les ZEP ne peuvent plus être le cadre d’exercice d’une première affectation. Il faut remettre l’expérience au cœur de la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Rien n’empêche d’ailleurs de s’inspirer de méthodes de ressources humaines qui ont fait leur preuve en ce domaine. Il ne faut pas être obtus et prendre ce qu’il y a de meilleur partout pour continuer à moderniser ce bel instrument républicain qu’est la fonction publique et dont la qualité nous est enviée dans le monde entier contrairement à ce qui est relayé dans certains cercles politico-médiatique par facilité ou par ignorance.

Lydia Guirous est l’auteur de #Je suis Marianne (Grasset).

Tag(s) : #Revue de presse

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